Ces chiffres ne concernent pas une population précaire ou isolée. Ils concernent des professionnels qui passent leur vie au cœur du système de soins.
Part des soignants français déclarant une situation d'épuisement professionnel. Le taux le plus élevé des dix pays étudiés.
La science a un nom pour ce phénomène
En 1995, les psychologues Laurie Pearlman et Karen Saakvitne ont décrit le traumatisme vicariant : la transformation progressive de l'expérience intérieure du soignant, résultant de l'engagement empathique répété avec la souffrance d'autrui.
Le burnout naît de la surcharge organisationnelle. Le traumatisme vicariant, lui, naît de la relation elle-même.
Charles Figley, qui a introduit le concept de fatigue de compassion la même année, le formulait ainsi : ceux qui ont une grande capacité à ressentir et exprimer l'empathie sont ceux qui courent le plus grand risque.
Le paradoxe est cruel. La qualité qui fait un bon soignant, l'empathie, est aussi celle qui l'use.
Une érosion silencieuse
Le traumatisme vicariant ne se manifeste pas par un effondrement brutal. Il s'installe, selon le Centre national de ressources et de résilience, de manière insidieuse.
C'est une altération progressive des croyances, sur soi, sur les autres, sur le monde. Des troubles du sommeil. Des pensées intrusives liées aux récits entendus. Une fatigue qui persiste même après le repos. Et parfois une érosion de la capacité même à ressentir de la compassion.
Entre 40 et 85 % des professionnels de l'aide développent une forme de traumatisme vicariant ou de fatigue de compassion au cours de leur carrière.
Trois mécanismes psychologiques aggravent la situation
La minimisation
Le soignant compare sa situation à celle de ses patients. Face à un cancer, une lombalgie semble dérisoire. Il repousse.
L'illusion de contrôle
Connaître les symptômes donne le sentiment de maîtriser la situation. Le médecin devient son propre expert, sans le recul nécessaire.
Le syndrome de l'invulnérabilité
Après des années à soigner les autres, une croyance implicite s'installe : cela n'arrive qu'aux patients. Le savoir médical devient paradoxalement un obstacle à la conscience de sa propre fragilité.
Le paradoxe de la proximité
On pourrait penser que travailler dans un hôpital facilite l'accès aux soins. C'est souvent l'inverse.
Avoir une IRM à cinquante mètres de son poste ne signifie pas pouvoir passer une IRM. Les horaires décalés, gardes de nuit, week-ends, astreintes, rendent la prise de rendez-vous presque impossible. La pénurie de médecins traitants touche aussi les soignants, souvent mobiles géographiquement. Et consulter un collègue reste un tabou puissant.
La majorité des médecins français sont leur propre médecin traitant. Ils s'auto-prescrivent, s'auto-diagnostiquent, minimisent.
Ce qu'on a oublié de penser
Il y a, dans notre système de santé, un angle mort.
On a pensé la formation des soignants. On a pensé leurs conditions de travail. On a pensé leur rémunération, leur reconnaissance, leur statut.
On n'a pas pensé leur accès aux soins.
Chaque établissement a ses angles morts. Ceux qu'on ne voit pas parce qu'on n'a jamais regardé. Ceux qu'on préfère ne pas voir parce qu'on ne sait pas quoi en faire.
On a supposé que la proximité suffisait. Que des professionnels de santé, entourés d'autres professionnels de santé, dans des lieux dédiés à la santé, n'auraient pas besoin qu'on s'occupe de leur santé à eux.
Cette supposition est fausse. Et elle coûte cher. En absentéisme. En rotation des équipes. En erreurs médicales liées à l'épuisement. En perte d'attractivité des métiers.
Elle coûte surtout en vies. Celles des soignants qui s'effondrent. Celles des patients qu'ils ne peuvent plus soigner correctement.
Ce texte n'a pas de conclusion. Il a une question. Et si le chaînon manquant se trouvait là, dans cet espace entre le vestiaire et le soin, dans cette zone où le soignant cesse d'être soignant pour redevenir patient ?
La recherche a montré que l'engagement empathique use ceux qui l'exercent. Il est peut-être temps d'appliquer cette leçon à ceux qui l'incarnent chaque jour.
Un diagnostic pour objectiver ce que vos équipes portent en silence, avant que l'épuisement ne devienne un arrêt.


